05/09/2007

L'EMPLOI DES MASQUES DANS LES TRADITIONS EN BELGIQUE

 

 

Le 26 décembre 2002, représentant le musée international du Masque et du Carnaval de Binche en Roumanie, je fis l'exposé suivant au symposium scientifique et folklorique de la ville de Sighetul-Marmatiei, en prélude à son festival (carnaval) annuel et traditionnel du 27 déc.

LES  MASQUES  DANS  LES  CARNAVALS  DE   BELGIQUE

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Mes chers (es) amis (es),

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de vous faire,  en guise d’introduction, une liste rapide et non exhaustive des nombreux, mais principaux masques rencontrés dans les carnavals et cortèges traditionnels de Belgique, et surtout en Wallonie au sein de la Belgique.

 

A l’Ouest : Le Gille de Binche, Au Centre : Le Chinel de Fosses la Ville.  A l’Est : Les Houres à Eben Emael, Wonck, Bassenge, Houtain St Siméon et jusqu'en 1919 à Lanaye (val de Meuse) ; Les Blancs Moussis  à Stavelot ; Lu droup/sène, lu soté, lu savadje, lu longue-bresse, lu long-né, l’harlikin à Malmédy ainsi que le békélek à Arlon.

 

            Tout de suite, on observe qu’en opposition avec ce qui se passe dans les carnavals de Bavière ou d’Autriche , en opposition  aux personnages masqués du théâtre de rue des fêtes traditionnelles d’Europe Centrale. Il nous faut constater qu’en Wallonie, en Belgique Francophone ET Germanophone, les masques sont des personnages humains qui se cachent sous des déguisements. Mais dans leur quasi totalité, ils restent humains. Alors qu’en Bavière, en Autriche et en Europe Centrale, comme ici dans le Maramures, loup, chèvre, cerf, ours, putois, chevaux et autres hôtes de nos forêts sillonnent les rues et jouent soit entre eux, soit avec les promeneurs et spectateurs qu’ils croisent en route, on les appèle alors les masques zoomorphiques.

 

            Malgré cette différence de signification et de symbolique vivante, il y a une autre constante que l’on doit faire émerger de nos  traditions : le masque est l’ennemi du religieux. Il est mal vu par l’église catholique romaine qui, dans un premier temps essaiera de l’interdire, puis ensuite de le récupérer sans pourtant jamais y parvenir vraiment. Héritiers des bacchanales de la Grèce antique, les carnavals fêtent pratiquement partout le passage de l’hiver au printemps, ou tout simplement, la fin de l’hiver, la victoire de l’homme sur le froid, et aussi celle symbolique du bien sur le mal.

 

            En 743, sous Pépin le Bref, père de Charlemagne, une assemblée des Evêques, déjà appelé concile, fut consacré aux besoin d’interdire les pratiques païennes en usage dans la région des Leptinnes (4km de Binche), et de condamner ces  pratiques populaires en vogue dans la région ! Plus tard, en 1645 le pape Paul II, pour « christianniser » ces fêtes païennes leur donnera un nom latin « carnis levanem » usage de la viande. On put donc manger gras et se réjouir à la veille du carême, les trois jours gras étaient né avec en apothéose, le mardi-gras, veille du mercredi des cendres, 1er jour du carême.

 

            Faisons donc, maintenant une rapide étude comparative de l’usage et de l’utilisation du masque dans les carnavals belges et voyons les différences énormes qui y sont rencontrées.

 

            Partout, ailleurs qu’à Binche, les masques des carnavals belges sont portés par des personnages qui intriguent, qui effraient ou qui vilipendent les passants ou ceux qui sont, par attrait du spectacle devenus, des spectateurs voire inconsciemment acteurs du spectacle des fêtes et cortèges carnavalesques.

 

            Partout, ailleurs qu’à Binche, les masques jouent un rôle ancestral et traditionnel, ils sont reconnaissables et, dans certaines localités, ils ont un rôle social et même parfois une hiérarchie qui calque peu ou prou la société locale et son organisation politico-civile.

 

            Partout, ailleurs qu’à Binche, les masques déambulent avec une musique emballée et des bruits d’accompagnements qui marquent la réjouissance populaire. Mais à aucun moment , on ne peut relever un semblant de point commun et encore moins une possible codification de toutes ces musique en dehors de leur aspect fantaisie, joyeuse et endiablée.

 

            A Binche, maintenant, les masques intriguants et effrayants sont aussi présents, mais une semaine avant le carnaval officiel des trois jours gras, à la fameuse nuit des « trouille de nouille ». Au carnaval, aussi les masques sont présents sur les visages de gilles, mais le dimanche gras, dans chaque société et en rapport direct avec le choix du thème de déguisement opté au sein de chacune des sociétés, mais pas en rapport direct avec le personnage central du carnaval de Binche qu’est le Gille de Binche.

 

            Le seul jour ou le MASQUE DU GILLE DE BINCHE de sortie dans les rues est vraiment en rapport avec son personnage c’ est au moment du rondeau matinal, avant la réception à l’hôtel de ville, le jour du Mardi-Gras, véritable journée  apothéose du carnaval, voyons donc sa particularité :

1) Le masque est exactement  le même pour tous les Gilles, toutes sociétés confondues qui  ce jour là, ensemble, dans leur ville, fêtent l’ultime jour du carnaval.

2) A aucun moment, le gille, personnage masqué n’a une attitude intrigante, effrayante ou agressive.

 

POURQUOI ???

 

1) Parce que, le masque a ici, et rien qu’ici à Binche, une signification autre, qui vise au contraire des autres carnavals à gommer toute hiérarchie, toute référence de différence de classe sociale.

2) Parce que, porteur de ce masque, qui rend tous les gilles égaux et anonymes, tous ces hommes (les femmes ne font pas le gille) expriment entre eux, leur mépris des différences artificielles qui ont été créées par les clivages de la civilisation et l’organisation de la société au sein de laquelle ils évoluent le reste de l’année. En ce jour de festivité populaire, où ils sont le centre de l’ événement, jour de Mardi-Gras, « jour » du Gille par excellence, ils expriment entre eux, pour eux, leur mépris de cette organisation manichéenne, souvent synonyme de déshumanisation.

            Ce faisant, le Gille, affirme une fois de plus qu’il est unique au monde, que sa singularité est vraie, authentique et qu’à aucun moment, il ne faut  oublier les valeurs humaines d’égalité qui doivent prévaloir entre tous les hommes.

 

            REPARER  UNE  ERREUR DE  PLUSIEURS   SIECLES

  

            Cette partie de mon exposé va certainement, lorsqu’elle sera connue, faire du bruit dans mon pays, dans ma région, moi qui réside à une bonne dizaine de kilomètres de Binche, mais je me dois de vous l’exposer ici car, c’est en venant ici, à Sighetul Marmatiei, que mon raisonnement à pris forme, en voyant ici, des masques, des habits traditionnels ancestraux et millénaires défiler pour fêter le Festival Datinalor de Jarne.

 

            Connaissant bien ma région, je sais que la période carnaval commence aux environs du solstice d’hiver par les répétitions de batterie, puis l’hiver, se sont les sorties en batterie, puis en musique, on les appelle les soumonces, le lundi avant le carnaval vient la nuit des trouilles de nouilles, puis c’est l’apothéose des trois jours-gras précédant le mercredi des cendres, premier jour du carême de l’église catholique romaine.

J’ajouterai à ma comparaison des autres carnavals belges, la partie musicale qui ici est rien qu’ici est composée d’un nombre fixe de compositions reconnues comme officielles, le reste n’étant que « fantaisie ». Cette base musicale commune est le martèlement des tambours et de la grosse caisse dans un rythme cadencé et codifié, ils accompagnent le martèlement des sabots de bois des gilles sur le sol. Les fanfares avec instruments à vents (auparavant des fifres) viennent égayer les mouvements, mais le pas cadencé des tambours et batterie restent essentiels, ne dit-on pas qu’un gille ne peut se déplacer sans tambour.

 

            LE  GILLE EST-IL  SEULEMENT  UN  PERSONNAGE  DE  FOLKLORE  ET  DE CARNAVAL  OU  EST  -  IL  AUTRE  CHOSE ???

  

            Et pour moi, ethnologue de terrain, ma réponse est claire, il est autre chose, il est plus que folklore. Depuis toujours, et bien avant l’avènement de notre civilisation catholique romaine, IL  EST  UN  REBELLE  EGALITAIRE, REFRACTAIRE  A  TOUTE FORME  DE  CLIVAGE  ET DE  RACISME, IL  S’AFFIRME HOMME  PARMI LES  HOMMES.

 

            En sortant dès le solstice d’hiver, comme ici à Sighet, le Gille s’affirme comme un rebelle qui à chaque sortie martèle le sol au pas cadencé de ses sabots de bois et au son des batteries, il combat les esprits maléfiques de l’hiver qui ont rendu la terre stérile. Paré de ses accoutrements  typiques et ancestraux millénaires que sont les sabots de bois, le ramon et les appertintailles de cloches, le gille de Binche perpétue le dur combat du bien (l’homme)  contre le mal (le démon de l’hiver). Par les assauts répétitifs de ses sorties hivernales, par sa hargne à lutter contre  le mal que l’hiver représente, par son obstination à mener à bien son combat pendant la période la plus dure de l’année, il incarne l’esprit rebelle et obstiné de ceux qui refusent la fatalité et qui ne veulent pas se soumettre aux seules divinités révélées et notamment dans celles incarnées par les religions dominantes ou par les groupes para-philosophiques souvent sectaires. Ce n’est donc pas par hasard que, à plusieurs reprises la religion catholique romaine a d’abord tenté d’interdire cette manifestation dite païenne, puis a ensuite essayé de la récupérer.

  

            Tout l’hiver, le Gille de Binche est REBELLE, et il le restera jusqu’au trois jours gras, ou, avec faste, il continuera de marquer sa différence avec en apothéose sa sortie du Mardi-Gras où sous  le masque de cire avec lunettes et moustaches, il sera gille parmi les gilles, anonyme parmi les anonymes, homme parmi les hommes.

 

            Le gille est donc, comme à Sighet un personnage qui revit chaque année au solstice d’hiver, il porte le masque de l’humilité, de l’anonyme qui marque sa victoire sur le temps. Voilà pourquoi je pense sincèrement  et très intimement  qu’il y a une très grande similitude de signification et de symbole dans la manifestation que nous allons vivre ce 27 décembre à Sighet lors du festival de la tradition d’hiver  et celle qui vient de commencer à Binche. Nous sommes, malgré les 1860 km qui nous séparent, en présence de la même manifestation de refus de la fatalité et de la grâce divine. Nous sommes ici et à Binche en présence de la même attitude qui mérite que l’on s’y attarde, elle doit être mieux étudiée, comparée et approfondie. J’espère en mes termes, avoir émoustillé et titillé la curiosité de quelques uns d’entre vous et j’ose espérer qu’ils mettront leur immense connaissance en action pour prouver par leur recherche que j’ai fais autre chose que des élucubrations.

 

            Merci de m’avoir accueilli encore cette année parmi vous, humblement, je vous remercie de votre attention bienveillante.

 

            Qu’il me soit permit en ce jour veille de réjouissance populaire et traditionnelle de vous souhaiter, comme tout Gille le ferait avec PLAISIR , CHALEUR  et  FRATERNITE.

 

            Sarbatoare ferecit, La Multi-Anni.

    

                                                     Pierre  DUTRON

 

                                                     26 XII  2002

                                                     Sighetul--Marmatiei

                                                     MARAMURES-ROMANIA

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